Le présent de nos vies

Le 27 septembre 2012

Ma chère amie,

Ça n’aura pas traîné, dis donc. Pendant la réunion de rentrée, je me suis tout de suite dit qu’il faudrait intervenir et mettre en place quelques outils qui empêcheront ce que l’on tente de toutes parts par ici, de nous diviser pour, tu t’en doutes, mieux régner. À chaque fois que j’essaie de comprendre la stratégie de nos puissants, je refuse de croire que cette bonne vieille technique va fonctionner, et à chaque fois les bras m’en tombent : ça fonctionne. Tranquillement, on dit que le conseil réunissant le personnel élu ne sera plus si représentatif que ce qu’il était car certains membres le constituant seront désormais nommés par la direction. Ainsi, ces membres non élus organiseront eux-mêmes les rencontres nécessaires au bon fonctionnement de la structure — sous-entendu jamais —, et c’est là où ça fait peur, ils décideront du calendrier de ces rencontres. Je me lève évidemment pour poser la première question. Jusqu’à présent nous élaborions ensemble un calendrier de rencontres, nous définissions les sujets à aborder, nous réunissions nos équipes en amont et vous deviez, en plus de vos propres sujets, y adosser les nôtres avec une belle convocation envoyée quinze jours avant. Une fois la réunion achevée, nous participions à la rédaction du compte rendu. A minima, nous avions accepté que le compte rendu de chaque réunion soit validé à la réunion suivante. Sur une année, tout cela s’équilibrait, mais tout à coup, on rebat les cartes, n’est-ce pas ? Comment tout cela sera organisé ? Oh, c’est très simple, m’a-t-on répondu. Nous devons vivre avec notre temps, les outils numériques, les postes multitâches, nous sommes moins nombreux pour faire tourner la boutique et puis, trop de réunions tuent les réunions, nous n’en finissions plus de tergiverser sur tel et tel sujet, chaque décision faisait l’objet de nous ne savons combien d’amendements ou d’obstructions, nous avons besoin d’avancer, de réformer, et je ne devrais peut-être pas vous le dire publiquement, mais certains de vos collègues ont aussi envie d’aller de l’avant. C’est aussi pour eux que nous prévoyons ce nouveau modèle que nous vous proposons d’essayer toute une année.

Nous y sommes. Certains de vos collègues. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Non que je sache exactement qui sont ces personnes qui se reconnaîtront, je n’entre pas dans ce jeu-là, c’est un terrain très glissant. On nous pousserait à accuser des personnes qui n’ont aucun rapport hiérarchique. Tu sais, le collègue qui tout à coup a une drôle de responsabilité, faire des listes, traiter tel ou tel sujet, te contacter ou à contacter en cas de besoin. Je n’ai jamais rien contre eux et je ne les accuserai jamais. Ils tombent avec le système autoritaire le jour où le système autoritaire est renversé. Ils font partie des personnes à protéger. Il n’y a dans ce cas qu’un seul responsable, celui qui s’alloue des pouvoirs démesurés, car sur ces points de vue, il n’y a guère que deux choix clairs et distincts : la démocratie ou l’autocratie. Je serai dans l’un le plus actif des participants. Dans l’autre, le plus actif des opposants. Tout ça sent le maquis. Et puis, vous savez bien que personne ne lit les compte rendus. Nous verrons comment nous pourrons vous adresser un relevé d’intentions, si nous avons le temps, car certains de vos collègues…

LOL. Il n’y aura plus de compte rendu ! On ne saura plus qui était là, on ne saura plus qui discutait, qui a dit quoi, à quel point les uns et les autres étaient d’accord ou non. J’ai vu assez rapidement notre grand édifice s’effondrer et il faut admettre qu’ils avaient vu juste. Il suffisait peut-être de modifier deux trois règles de fonctionnement pour que la machine tourne en leur faveur privilégiant leur système idéal qui consiste à rendre obscures toutes les données pouvant s’autoriser n’importe quelle décision. En quelques regards avec mes camarades du syndicat, nous avons compris que nous venions de perdre une bataille. L’arrêté du maire était quasi sur la table, le nouveau fonctionnement allait être voté le lendemain matin et immédiatement appliqué. Il n’y aurait plus tout ce qui nous soudait. Nous avons vite jugé qu’il serait inutile de faire perdre du temps à tout le monde et surtout qu’il faudrait penser une nouvelle stratégie, ou plutôt à une contre-attaque.

Sur le trajet de retour — en RER, on a toujours le temps d’élaborer des plans —, je pensais à tout ce qui se préparait et je pensais bien sûr à mon auteure adorée. Je comprends la colère qu’elle avait certainement ressentie et ce sentiment d’impuissance qu’elle décrit si bien lorsqu’on commence à faire taire les gens d’en bas. Ça, je le sais, nous ne sommes pas nombreux à l’avoir lu. C’est dans les livres que le biographe au sourire délicieux m’a prêtés. L’État n’y est pour rien. Officiellement. Je me casse la tête sur certaines phrases qui me reviennent intégralement. Pour moi, c’est le passé tout ça, c’est dans les livres d’histoire, les oppressions, les interdictions, l’organisation administrative qui prend le dessus. On en connaît les conséquences. On se dit : bon, ce sera facile, il suffira de maintenir ce système qui garantit que les puissants ne seront pas trop puissants et surtout qu’ils ne resteront pas aux manettes trop longtemps, et à la première occasion, on en profite pour fragiliser la structure. Si ça passe, c’est nous qui tomberons, et quand je dis nous, je pense aux personnes qui n’entreront pas dans les cases, soit que la case n’est pas suffisamment flexible, soit que tout les exclut dans leur personnalité, leur constitution, leur désir. Il suffit que je pense à elle, et tout s’écrit. C’est fabuleux. Puisqu’ils ne veulent plus de compte rendu, c’est nous qui les écrirons et les diffuserons. Et puisqu’ils ne veulent plus les distribuer, nous les afficherons sur la place public, sur le WEB. Première action : un blog. J’ai déjà trouvé le nom. INFORMONS. Une idée simple. Des phrases claires. Et un premier article.

Camarades. Nous nous sommes réunis ce jour et avons assisté avec consternation à une première salve de mesures liberticides nous obligeant à vous proposer une nouvelle manière de nous exprimer. Puisqu’on nous somme de nous taire, crions ! et puisqu’on nous somme de ne rien divulguer, INFORMONS. Oh, des majuscules, pour le moment, j’avoue, j’en mets partout. C’est un effet que je trouve très efficace. Je ne sais pas quel sera le texte définitif, mais je vois déjà assez clairement la structure. En plus du blog qui sera la partie immergée de l’iceberg, je vais mettre en place un forum de discussion qui nous permettra de nous réunir à distance et de réfléchir sans passer par nos boîtes mail. On nous a bien rappelé toutes les procédures. Le devoir de réserve, et blablabla, et blablabla. Les risques que nous encourons. Les avertissements, les blâmes, les conséquences sur nos carrières professionnelles, nos demandes de mutation, etc. J’ai deux trois copains qui vont pouvoir héberger les sites. Ils font eux-mêmes des serveurs pour éviter que leurs contenus ne soient trop visités par quelque police malveillante. Je n’aurai aucun mal à les convaincre. Et tu sais quoi ? Je vais créer encore quelque chose, car j’entends une voix qui me hurle dans la tête d’aller tout de suite plus vite et plus loin. Je vais en parallèle mettre en place un blog pour mon écriture personnelle. J’ai trouvé un pseudo. Un prénom qui rendra hommage à un autre auteur que j’aime tant et un nom qui rappellera les origines de mon vrai prénom. Ce n’est pas trop tôt. C’est maintenant que ça doit exister. Je veux dater et signer en bas de la page, que la mémoire du WEB se souvienne que nous n’étions pas nombreux à nous inquiéter de toutes ces dérives autoritaires et sécuritaires dispersées dans différents secteurs à des échelons auxquels on ne s’y attendait pas. Ici, ça va, nous sommes assez nombreux pour faire contrepoids, mais combien de temps faut-il pour détruire des années de travail ? Si nous étions trente dans une réunion et que demain nous ne sommes plus que vingt. Que font les dix autres ? Où sont-ils ? À partir de combien devenons-nous inefficaces ? J’entends d’ici mes premiers enseignants qui nous disaient : il suffit d’un seul ! Ah oui, il suffit d’un seul, dans le besoin, pour nous organiser et faire en sorte que ce besoin soit comblé. Il suffit d’un seul, exclu, pour tout faire et tout transformer pour l’inclure. Il suffit peut-être d’un seul, sacrifié, qui prendra tous les risques dans tous les domaines où il agit pour sauver une idéologie maltraitée et éveiller l’intérêt général. Le WEB nous permet cette merveilleuse action dont ne pouvait pas profiter mon auteure adorée. Nous pouvons dire tout de suite et faire comprendre à nos lecteurs que tout ceci n’est pas de l’histoire ancienne. C’est le présent de nos vies. C’est notre réalité.

Mille pensées.

À suivre…


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